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Leia avait entendu dire qu’il n’existait aucun ravisseur capable de garder prisonnier un Jedi contre son gré. Et elle commençait vraiment à faire sien ce dicton-là. Même après avoir enchaîné les quatre membres d’Alema autour de quatre des piliers de la soute numéro deux et ordonné aux Noghri de la surveiller avec leurs blasters paralysants T-10, Leia ne pouvait s’empêcher de songer à un autre moyen de garder captive la Twi’lek. Sa tête et sa cheville lui faisaient extrêmement mal et pour rien au monde elle n’aurait souhaité combattre une nouvelle fois Alema.
Elle tenait à la main une paire de menottes incapacitantes LSS 1000, récupérées dans le casier sécurisé. Après avoir vérifié les signes vitaux sur le bracelet moniteur d’Alema et s’être assurée que la Twi’lek était toujours inconsciente, Leia boita légèrement pour aller contrôler l’état de sa tête.
Les lekku d’Alema se mirent à trembloter brutalement. Ses yeux commencèrent à s’agiter sous ses paupières fermées et elle marmonna quelque chose d’une voix effrayée et haut perchée. Au début, Leia crut que la Twi’lek divaguait, victime d’un mauvais rêve, puis elle reconnut deux ou trois mots Twi’leki – ceux pour « nuit » et « héraut » – et réalisa qu’Alema était en train de parler dans son sommeil.
Leia se tourna vers l’unité com.
— 3PO, lance-moi un enregistrement audio.
— C’est comme si c’était fait, Princesse, répondit C-3PO. Seulement, il va falloir que je laisse Maître Sebatyne sans surveillance pendant quelque temps.
— Du moment que son état reste stable, fit Leia.
— Oh, il l’est, répondit le droïd. Ses signes vitaux tournent autour de zéro depuis des heures.
Quelques secondes plus tard, une petite lumière rouge s’alluma sur la console de l’unité com. Alema continua à marmonner dans sa langue natale – quelque chose à propos d’un « héraut de la nuit » – et elle fut soudain prise de spasmes musculaires. Leia jeta un œil sur son bracelet moniteur pour s’apercevoir qu’Alema venait de plonger dans un sommeil paradoxal. Elle fit signe aux Noghri de la couvrir, puis elle s’accroupit et fixa les menottes incapacitantes autour des lekku de la Twi’lek.
— Tu ne rigoles vraiment pas, Leia Solo, observa Yan, qui venait d’entrer dans la soute. Et ce n’est pas pour me déplaire.
— Disons que je préfère prendre mes précautions, répondit Leia. (Elle enclencha la touche puissance maximum avant de se redresser tout doucement.) Je doute qu’on puisse la piéger une deuxième fois.
— Et moi, je suis sûr que si, fit Yan. La traîtrise et le travail en équipe sont des trucs qui marchent à tous les coups.
— Alema n’est plus si jeune. Et je dirais qu’elle nous bat largement en ce qui concerne les coups fourrés, observa Leia. (Elle traversa la soute et s’arrêta à deux pas de Yan.) Je croyais que Juun et toi étiez en train de préparer le prochain passage en hyperespace ?
— Oh, mais on a essayé, rétorqua Yan.
— Essayé ? (Après avoir réparé le sabotage d’Alema, ils avaient quitté la nébuleuse pour se retrouver en plein cœur du Noyau, à peine à vingt années-lumière de distance de l’Alliance Galactique.) Tu m’avais promis qu’on serait en route pour Rago.
— On le sera, fit Yan. Mais à chaque fois qu’on essaye de passer en hyperespace, l’ordinateur de bord détecte une fluctuation de masse et annule la procédure.
— Tu es sûr qu’on se trouve au bon endroit ? demanda Leia. (Craignant qu’Alema ne tente de s’échapper, elle avait décidé de surveiller personnellement la Twi’lek, laissant de ce fait le poste de copilote à Juun.) Jae a peut-être mal évalué les trajectoires ?
Yan fit non de la tête.
— Non. Rago est à cinq années-lumière devant nous et la trajectoire stellaire colle parfaitement à ce qu’on a mémorisé dans l’ordinateur de bord. Le seul et unique hic, c’est cette fichue fluctuation.
— Se pourrait-il que quelque chose arrive droit sur nous ?
— C’est probable, répondit Yan. Mais il faudrait que ce soit aussi imposant qu’une flotte de combat.
Leia étudia Alema pendant un petit moment, avant de revérifier ses signes vitaux. Le moniteur indiquait qu’elle était toujours en sommeil paradoxal. Ce qui n’empêchait aucunement Leia de rester sur ses gardes. Elle retira un hypo rempli de tranqarest de la poche de son uniforme de vol et le colla contre la nuque de la Twi’lek.
— Ouah ! s’exclama Yan. Elle a une sacrée blessure à la tête !
— Elle est jeune. Un petit coma ne lui fera pas de mal.
— Rappelle-moi de ne jamais me mettre en travers de ton chemin, plaisanta Yan.
D’un coup, Alema cessa de gesticuler et ses signes vitaux indiquèrent un état de coma. Leia tapota les paupières de la Twi’lek pour vérifier qu’il n’y avait aucune réaction et hocha la tête, satisfaite.
— Allons régler ce problème de fluctuation de masse.
— Tu crois qu’elle était… ? demanda Yan en fronçant les sourcils.
— Je n’en sais rien, répondit Leia. (Elle quitta la soute, après avoir ordonné aux Noghri d’immobiliser Alema au premier signe de trouble.) Mais, mieux vaut rester prudent.
— Tu ne crois pas que tu en fais un peu trop ?
— Yan, elle a saboté le Faucon et a presque failli me tuer, s’offusqua Leia. Et il y a de grandes chances pour que mon message ne soit pas parvenu jusqu’aux oreilles de Luke et de Mara. Si jamais l’Ombre cache un passager clandestin – ou si Tahiri et les autres sont aussi pervertis qu’Alema –, alors il est peut-être déjà trop tard.
— OK, OK. Tu marques un point, admit Yan. Mais…
— Yan, tu as vu tout comme moi combien Alema est dangereuse, non ? (Leia s’immobilisa et se tourna pour lui faire face.) Et qu’on a eu une chance folle de pouvoir la terrasser ?
— Ouais, ouais. J’ai vu tout ça, fit Yan, avant d’ajouter dans sa barbe : mais je persiste à dire qu’il faut la maintenir en vie.
— Même si elle arrive à s’échapper et à nous réduire en poussière ?
— Ouais. Je prends le risque, répondit Yan. Parce que ce qu’il lui arrive est peut-être en train d’arriver à Jaina et Zekk. Et puis, peut-être que Cilghal pourra ausculter Alema et nous aider à tous les remettre sur pieds.
— C’est pour cette raison que tu te faisais autant de souci pour elle ? demanda Leia. Et moi qui commençais à croire que tu t’adoucissais !
Elle prit Yan par le bras et s’engagea dans le couloir d’accès. Ils atteignirent le poste de pilotage et tombèrent sur Juun, qui avait les yeux rivés sur l’écran du navigateur. Le Sullustéen semblait si absorbé par les trajectoires stellaires et les calculs de continuum qu’il ne remarqua même pas la présence des Solo. Leia put deviner qu’il effectuait une analyse de variables à grande échelle avec une marge de justesse de plus ou moins dix décimales. Avec ses grands yeux fatigués et ses bajoues pendantes, on avait l’impression qu’il allait chauffer une durite bien avant l’ordinateur de bord.
Leia s’approcha de Yan et lui dit dans le creux de l’oreille :
— J’espère que tu as fait tes propres calculs de vol.
— Et plutôt deux fois qu’une, répondit Yan. J’ai deviné tes pensées à la seconde où on s’est retrouvés sur cette planète abandonnée.
— Ah, oui ? Tu m’as l’air bien sûr de toi ?
— Aucunement. (Yan lui offrit l’un de ses légendaires sourires en coin.) Et j’ai même passé tout le système stellaire au peigne fin. (Le sourire devint encore plus large et tordu.) Il doit bien y avoir une douzaine d’étoiles supplémentaires à l’intérieur de la nébuleuse.
— Une douzaine ? s’étonna Leia avant d’adopter un ton plus prudent. Ce qui veut dire qu’il y a peut être cinq ou six planètes habitables, plus quelques lunes, si on a de la chance.
— Cinq ou six ? Moi, je dirais douze. Ou deux ! (Son indignation se mua en inquiétude.) Reste à savoir si quelqu’un cherche à coloniser tout ça. C’est situé hors des territoires de l’Alliance Galactique et c’est plutôt difficile à atteindre.
— Ça fera très bien l’affaire des Ithoriens, observa Leia. Le monde qu’on a visité serait absolument parfait pour eux. Et, connaissant leurs états d’âme quant à la violence, c’est à peu près leur seule chance de faire jouer la Loi de Reconversion.
— Tant que les conglomérats n’essaient pas de nous doubler.
— La Loi de Reconversion est obsolète hors des frontières de l’Alliance Galactique, expliqua Leia. Et puis, qui va aller leur dire ?
Yan acquiesça avant de jeter un œil au poste du navigateur où Juun marmonnait dans sa barbe tout en secouant la tête, apparemment dépité. Il finit par se frapper le crâne avec le plat de la main et éructa quelque chose en Sullustéen.
— Il va falloir qu’on le surveille de près, murmura-t-elle. Du moins, jusqu’à ce qu’on ait relocalisé les Ithoriens.
— Tu sais vraiment comment gâcher un bon moment. (Yan s’avança jusqu’au poste du navigateur et observa les données par-dessus l’épaule de Juun.) Bon alors, qu’est-ce que tu nous as… ?
Juun bondit de son siège et faillit violemment percuter le menton de Yan. Il se tourna et les dévisagea avec fureur.
— Que faites-vous à m’espionner de la sorte ?
Yan leva les bras.
— Doucement, mon p’tit gars. Ça sert à rien de t’exciter comme ça.
— A vrai dire Jae, ça fait déjà plusieurs minutes qu’on discute dans ton dos. (Leia se pencha en avant pour étudier les données sur l’écran.) Tu travailles comme un acharné, dis-moi.
Juun se calma quelque peu.
— J’étais en train de procéder à une analyse gravitationnelle complète, en cas de procédure d’urgence.
— Et à part un mal de crâne, t’as trouvé quoi ? demanda Yan.
— Pour être tout à fait honnête, pas grand-chose. (Juun retourna à son poste et fit défiler plusieurs rangées de notes toutes dédiées aux dérivations stellaires.) La lumière est vraiment altérée. Traduction, soit un objet non identifié, solitaire et totalement invisible arrive droit sur nous…
— Soit quelque chose de très volumineux s’apprête à surgir de l’hyperespace, observa Leia. Tu as calculé nos chances ?
— Bien sûr. (Juun fit instantanément apparaître un graphique indiquant l’angle de dérivation dans le temps.) Selon cette courbe, l’espace-temps devrait se diviser d’environ…
Les cheveux de Leia se dressèrent sur sa tête et un puissant flash iridescent illumina l’intérieur du cockpit. De minuscules serpentins d’électricité statique commencèrent à s’immiscer dans ses systèmes neuronaux et l’alarme de proximité se déclencha. Leia se rua dans le siège du copilote mais se retrouva à flotter en apesanteur pendant quelques instants, aveuglée par l’éclat du flash argenté.
Elle finit tout de même par atterrir dans le fauteuil du copilote et se retrouva en train de contempler une gigantesque crevasse cylindrique en duracier blanc immaculé. Elle fut prise de terribles haut-le-cœur quand Yan fit faire au Faucon un piqué ascensionnel.
— Qu’est-ce que c’est que ça ? s’écria Yan.
Leia alluma son écran tactique pour réaliser qu’il était rempli de codes de transpondeur. Il lui fallut un moment avant de se souvenir de celui du Faucon, camouflé par des centaines d’autres codes aux couleurs similaires.
— J’ai… Comme l’impression que c’est une flotte de combat, observa Leia.
— Oui, mais laquelle ?
Une rangée irrégulière d’ellipsoïdes surgit au bas de la verrière. Entre eux, se trouvaient au moins deux fois plus de petites flèches blanches.
— Hapienne, fit Leia. Ce sont des Novas et des Dragons de Combat.
— Voyez-vous ça, fit Yan. Et on peut savoir ce qu’ils fichent là ?
— Ils se dirigent vers Lizil, fit remarquer Juun. Si vous avez d’autres questions, surtout n’hésitez pas.
L’unité com se mit à grésiller et une voix à l’accent Hapien plus que prononcé déclara :
— Ici le Dragon de Combat Kendall. Ceci est un message adressé à la navette de l’Alliance Galactique Longue Portée. Mettez-vous en position et préparez-vous pour une mise en fourrière temporaire.
— Une mise en fourrière ! (Yan maintint sa trajectoire.) Il vaudrait mieux leur dire qui on est vraiment.
Leia avait déjà modifié les codes du transpondeur.
— Longue Portée, ceci est votre dernier avertissement...
— Dragon de Combat Kendall. Je suis Leia Organa Solo et je suis à bord du Faucon Millennium.
La voix Hapienne perdit en assurance.
— Le Faucon Millennium ?
— Affirmatif, fit Leia. Pardon pour ce malentendu, mais nous avons pour habitude de voyager incognito. Je suis certaine que vous comprendrez.
— Je comprends parfaitement, répondit la voix.
— Parfait. Vous pouvez par conséquent nous assigner un vecteur plus sûr. Nous passerons au travers et vous laisserons la voix libre.
— Je suis désolé, Princesse. Mais nous avons des ordres…
— Dans ce cas, je vous suggère de me mettre en relation avec celui ou celle qui vous les a donnés, déclara Leia. La Reine Mère Tenel Ka a eu l’amabilité de s’asseoir à ma table plus d’une fois. Je suis persuadée qu’elle serait embarrassée de savoir que nous avons été retenus pour une vulgaire histoire de… procédure.
Une nouvelle voix se fit entendre dans l’unité com.
— Princesse Leia Organa Solo ? demanda-t-elle. La mère du Jedi Jacen Solo ?
— Exact, répondit Leia. A qui ai-je l’honneur ?
— Pardonnez-moi, répondit l’homme. Je suis Dukat Ale-son Gray, neuvième cousin de la Reine Mère et Duch’da de Dame AlGray des Lunes de Relephon.
— Merci, reprit Leia. Je me souviendrai de ce nom la prochaine fois que je croiserai la Reine Mère.
— C’est très aimable à vous. (Gray s’exprimait d’une voix polie mais peu convaincue.) Je vous fais confiance pour préparer une rencontre dans le plus grand secret.
— Bien évidemment, répondit Leia. Nous ne voudrions pas mettre en péril les renforts de la Colonie.
La communication cessa.
— Bon sang, tu n’avais pas besoin de dire ça, grommela Yan. On sait pertinemment où ils vont.
— Oui, mais on ignore pour quelle raison, rétorqua Leia. Nous devons savoir si une guerre se prépare.
— Pourquoi ? demanda Yan. On ne pourra prévenir personne si on se retrouve collés à la coque d’un Dragon de Combat.
Gray s’exprima de nouveau à travers l’unité com.
— En réalité, notre mission consiste davantage à maintenir la paix qu’à déclencher une guerre.
Leia regarda Yan et lui adressa un petit sourire suffisant.
— C’est en effet ce que j’ai cru comprendre. Avez-vous besoin que l’on vous indique où se trouve la Colonie ?
— Ce ne sera pas nécessaire, répondit Gray. Nous nous fiions à une trajectoire qui devrait nous conduire droit au nid Lizil. Votre fils nous a assuré que quelqu’un nous y accueillera…
— Mon fils ? l’interrompit Leia.
— Absolument. (La voix de Gray parut légèrement désemparée.) Le nouvel amant de la Reine Mère. Il est celui qui nous a, comment dire, convaincu d’intervenir.
On entendit un claquement sourd en provenance du siège du pilote. Leia y jeta un œil pour voir Yan avec la paume collée au front.
— Tu crois le connaître, dit-il en secouant la tête. Et ce gosse te déclenche une guerre !